De la descendance à l’héritage. Réflexions à propos de Notre-Dame de Paris

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Dans son livre L’Histoire du Moyen-Âge est un sport de combat, le médiéviste Joseph Morsel décrit comment l’Église d’Occident a voulu remplacer la filiation charnelle par la filiation spirituelle. Ce faisant, elle a cassé l’identification par la descendance en détruisant le culte des Ancêtres qu’elle a remplacé par le culte des Saints. L’Église orthodoxe n’a pas interprété les Saintes Écritures de la même manière.

La « déparentalisation » structure le nouveau système social occidental

Dans les sociétés anciennes, la valeur sociale des personnes était déterminée par leur position au sein de l’ensemble des rapports de parenté de leur société, qui s’imposent à tous et à chacun. En Occident, au Moyen-Âge, un long processus d’évolution relativise ces rapports de parenté qui ne seront plus primo-structurants. L’Église a mis cette « déparentalisation » en œuvre au niveau de son recrutement. L’Église latine se constitue précisément au Moyen-Âge en une institution explicitement fondée sur la marginalisation des rapports de parenté charnelle : célibat et chasteté, excluant par principe toute filiation interne au clergé.

L’Église prend le contrôle de l’alliance matrimoniale, impose le nom de baptême. C’est le prêtre qui au moment du baptême fait de l’enfant une personne, alors qu’en Grèce et à Rome c’est le père charnel qui le faisait.
Aucune généalogie en dehors du cercle royal.

Le culte des ancêtres remplacé par le culte des saints, et en faveur des morts en général, est un recul de la pertinence sociale de la filiation. La société médiévale devient une société sans ancêtres, la commémoration des défunts est assurée collectivement, les morts ne sont plus des morts des familles, mais des communautés d’habitants (monuments aux morts).

C’est le mariage chrétien qui a structuré la société médiévale sur une base non parentale. L’appartenance parentale n’est plus le fondement de l’appartenance sociale. Avec le baptême des enfants et le mariage chrétien, on passe d’un schéma biblique qui disqualifie la parenté charnelle à la définition de normes pratiques qui mettent les clercs en position dominante.

Le spatial se substitue au parental. Pour situer une personne, on tend de plus en plus à la localiser : elle est de tel endroit plutôt que de telle famille. Les bourgeois du Roi deviennent les bourgeois de Paris… Le « de » noble est le résultat de cette spatialisation du social. Dans la période précédente, c’est la personne qui donnait le nom au lieu, désormais c’est le lieu qui donne son nom à ceux qui le détiennent. Le Roi régnait sur des personnes, il règne dorénavant sur un espace.

L’enracinement du social. Les descendants se transforment en héritiers. C’est un élément essentiel du processus de spatialisation/déparentalisation. Les personnes, leur naissance, leur mariage, leur succession, sont fondamentalement soumis aux impératifs de préservation et de transmission du patrimoine qui s’imposent aux personnes. Les enfants sont soumis aux exigences de reproduction de l’unité d’exploitation, qui engendre le célibat, âge au mariage tardif, émigration des cadets. Ce système se généralisant, le « jeune » dispose de façon autonome de sa force de travail, dans lequel chacun des membres du foyer peut avoir un patron particulier : c’est l’avènement du salariat qui deviendra dominant au XVIIIe siècle.
Ce n’est plus le descendant qui hérite de la terre, c’est la terre qui hérite de l’héritier. Le pouvoir s’enracine, d’une domination itinérante, on passe à une domination spatiale. Se généralisent alors les communautés d’habitants, villages, bourgs, villes…

Habiter devient le rapport social de base, alors qu’auparavant on appartenait à une famille, à un maître. Fondamentalement, habiter signifie être de quelque part, avoir des voisins, produire quelque part. C’est parce les habitants pouvaient désormais avoir le sentiment d’avoir en commun un certain espace qu’une nouvelle cohésion sociale a pu émerger à mesure que s’affaiblissait celle fondée sur les rapports de parenté. La spatialisation est ce qui distingue radicalement le principe communautaire occidental des autres formes que l’on rencontre ailleurs ou auparavant. De même que la déparentalisation signe la spécificité occidentale. L’adjectif occidental ne signifie en aucun cas européen ou blanc, mais renvoie à un mode d’organisation sociale dans lequel les rapports de parenté sont secondaires.

Occidentaux, nous sommes devenus des habitants et des héritiers, en devenant des habitants nous sommes devenus des héritiers.

La déparentalisation est à l’origine du processus d’individualisation qui est aujourd’hui à son sommet. L’individualisation apporte un progrès incontestable de liberté individuelle et d’égalité, certes, mais l’exigence qui la caractérise représente un effort insurmontable pour certains individus, qui n’arrivent plus se socialiser dans ces nouvelles conditions.

Le principe de descendance confère la légitimité à l’origine

En fondant la légitimité sur l’origine, tout ce qui advient ensuite est moins légitime et susceptible d’être contesté. Ce qui déstabilise souvent les systèmes, sociétés et pouvoirs en place. Ce type de légitimité fige les sociétés et les pays qui doivent alors user de contorsions pour faire accroire que leurs pratiques sont bien conformes à la légitimité originelle. De ce fait, toutes les contestations sont archaïques. Puisque c’est le passé originel qui est légitime, l’avenir ne l’est pas. Difficile alors de construire le présent sans perspectives d’avenir…

L’héritage est un trésor que l’on reçoit et dont on dispose

L’héritier est libre de disposer de son héritage, il est un don du passé qui permet de se projeter vers l’avenir ; le passé est ainsi la base de la construction de l’avenir. À partir de l’héritage premier on peut en construire d’autres ensuite. Les héritages récents n’annihilent pas les plus anciens, ils s’additionnent et forment les strates de notre passé, ils finissent par constituer la trame de notre identité. Pour nous, l’héritage chrétien (catholique) est le premier, sa volonté a été religieuse mais on a vu que son apport fondamental a surtout été social. La nation a été un héritage secondaire.

Puis la République avec ses corollaires, démocratie, citoyenneté, État de droit, Droits de l’Homme, laïcité, État social. Il y a aussi la pensée scientifique, l’humanisme, l’individualisme qui caractérise particulièrement nos sociétés occidentales, et la révolution industrielle, les arts et les techniques qui expriment les valeurs de leur époque. Chaque héritage est issu des précédents. L’ensemble se fond en une synthèse culturelle dans laquelle on se reconnaît.
Certains veulent se référer à l’héritage chrétien, d’autres à celui de la nation, d’autres encore à celui de la République ou celui de pensée scientifique, en excluant les autres : c’est pourtant l’ensemble qui constitue notre héritage, ne choisir que l’un ou l’autre nous ampute de l’ensemble. Certains encore, à l’instar de la descendance, considèrent ces héritages comme des légitimités originelles et immuables dans une sorte de refus de l’évolution et de l’avenir.

L’héritage premier, chrétien, est occidental, il concerne l’ensemble de l’aire de l’Europe occidentale parce que l’Église catholique y a eu une influence globale sur tous ses territoires. L’héritage de l’Église catholique est celui d’une fondation unifiante dans le chaos qui a suivi la chute de l’Empire romain. Ensuite, les États et les nations ont partagé et divisé cet espace occidental, le plus souvent dans un antagonisme guerrier. Enfin, par l’art, l’ouverture culturelle et finalement le tourisme, cet héritage devient universel, chacun pouvant se l’approprier.

La descendance et l’héritage sont des manières différentes de s’inscrire dans le temps, celle de la descendance est figée a priori, tandis que celle de l’héritage est dynamique.

Au cours des restaurations précédentes, Notre-Dame de Paris qui exprime l’héritage chrétien dans sa version gothique, est déjà constituée de diverses influences des héritages postérieurs. Espérons que sa réfection prochaine reflètera notre héritage contemporain à l’adresse des générations futures.

Jean-Pierre Bernajuzan

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