C’est l’humain en nous qui a commis la Shoah, pas la « bête »

Shoah

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Dans sa présentation de la conférence sur la Shoah, le président a repris l’antienne de la « bête » toujours prête à recommencer ses méfaits. C’est un contresens : la bête, les animaux, l’animalité, ne peuvent en aucun cas commettre une Shoah, il faut être humain pour avoir les moyens de le faire. Renvoyer notre capacité de commettre ces horreurs à notre animalité supposée est une erreur absolue. Cette façon de voir la Shoah démonise le mal en le mythifiant, elle occulte les causes rationnelles et, en définitive, nous exonère de sa responsabilité.

 

La Shoah vient de loin

On fait constamment l’erreur d’analyser la Shoah à partir des causes immédiates comme si elle pouvait s’y limiter. Elle est une catastrophe de dimension anthropologique. La Shoah a été la tentative d’extermination des Juifs – par des Chrétiens. Pour pouvoir avoir le désir de tuer des Juifs il faut d’abord être concernés par eux, les Chrétiens le sont parce que Jésus-Christ était juif.

Or, la « révélation évangélique » chrétienne est une dénonciation du sacrifice originel, la foi et la civilisation chrétienne sont bâties sur cette dénonciation, toute leur œuvre contribuera à le combattre. Les nouveaux chrétiens ne sont pas pour autant débarrassés de leur désir persécutif. Il faut voir l’action dynamique chrétienne comme un processus de lutte constante contre le sacrifice dans un monde et des sociétés sacrificielles.
La pensée évangélique réalise un travail de sape contre le sacrifice dont ressort la pensée magique : ainsi, la lutte contre le sacrifice est une lutte vers la rationalité.

« C’est par le désir mimétique que nous sommes sortis de l’animalité »

Cette citation de René Girard indique que l’aventure humaine, l’humanité donc, commence par la sortie de l’animalité, c’est-à-dire qu’avant d’être humains nous étions animaux. Qu’est-ce qui a changé en nous qui nous a fait abandonner l’animalité et nous a fait naître à l’humanité ?
La grande différence quand nous étions animaux, c’est que nous étions programmés pour nous comporter d’une certaine manière, comme tous les autres animaux ; en devenant humains, nous avons perdu cette programmation génétique : dès lors, nous avons dû maîtriser nous-mêmes nos comportements alors qu’auparavant ils nous étaient imposés. Le plus grand défi à relever a été celui de la violence, alors qu’elle était contenue par la programmation génétique animale, nous avons dû la maîtriser nous-mêmes par notre propre organisation sociale.

 


La violence est fondatrice de l’humanité

Dès lors que, devenus humains, nous n’étions plus déterminés par une programmation génétique, nous nous sommes déterminés nous-mêmes en nous imitant les uns les autres : nous nous créons ainsi nous-mêmes ! C’est simple à vérifier : un enfant qui naît imite les adultes qui s’occupe de lui, il adopte ainsi toutes leurs façons d’être, langue, culture, comportements, légitimités, alimentation, etc. Et l’on voit bien que chaque société reproduit ses mœurs en les transmettant à ses enfants ; et l’on sait bien aussi que si on déplace un nouveau-né d’une société à une autre, il adopte la culture de celle dans laquelle il grandit et se construit : la biologie et la génétique n’ont rien à y faire.

Le système sacrificiel a permis de maîtriser la violence collective humaine

Le problème négatif du désir mimétique, sa positivité étant de nous construire, est que l’identification mimétique provoque des rivalités et des grégarisations très fortes, incontrôlées, extrêmement violentes, pouvant aller jusqu’à l’autodestruction du groupe qui en est victime. Ainsi, la maîtrise de cette violence mimétique a été, dès l’origine, la condition sine qua non de la survie des groupes humains. Or, les groupes humains ont survécu, et systématiquement, ce qui signifie qu’un système général de contrôle de la violence s’est mis en œuvre, partout. D’une façon automatique en quelque sorte puisque aucune structure sociale n’existait encore.
C’est le système sacrificiel qui a été repéré, René Girard le décrit ainsi, il faut imaginer les premières sociétés humaines quand la violence collective s’empare d’elles :

« La violence mimétique de – tous contre tous – se focalise sur – un – et le tue. Ce meurtre de – l’un par tous – choque la communauté, épuise sa violence, et ramène la paix ».

C’est logique : la maîtrise ne pouvait venir que de la violence elle-même, puisque aucune autre structure sociale n’existait encore. Ce meurtre donne à penser aux meurtriers, à l’ensemble de la communauté donc, que la victime était coupable puisqu’en la tuant, la paix revient. Et elle est divinisée parce qu’en mourant, la paix revient : la communauté extériorisant la responsabilité de sa violence sur elle.

« A l’origine de toute culture, il y a un meurtre fondateur » : les mythes racontent ces meurtres fondateurs, et les rites sacrificiels les reproduisent pour ré-obtenir la paix.



1 La persécution a donc été le premier mode de maîtrise de la violence collective.

2 La ritualisation du sacrifice est donc la première structure de maîtrise de cette violence.



C’était une question de survie. On voit comment au départ, la persécution a été une valeur positive : puisqu’elle ramenait la paix sans laquelle la communauté ne pouvait survivre. Toute la maîtrise de la violence par le système sacrificiel, qui a duré des dizaines voire des centaines de milliers d’années, reposait sur cette persécution, elle était donc forcément positive.

C’est ici que la révélation évangélique chrétienne vient changer la donne

Dans l’océan sacrificiel, une lueur de conscience apparaît d’abord avec la pensée juive qui révèle la « victime émissaire » : victime donc non coupable, émissaire c’est-à-dire représentant autre chose, quelqu’un d’autre. Le bouc émissaire est celui que l’on sacrifie sans qu’il ait la moindre responsabilité sur les maux qu’on lui reproche ; la notion de bouc émissaire révèle le mensonge et l’accusation mensongère du sacrifice.
Puis viennent la foi et la pensée chrétienne qui sont la révélation et la dénonciation du sacrifice ; là, c’est Jésus-Christ lui-même qui est la « victime innocente », il est la personne « sacrée » qui représente le mensonge sacrificiel, il en représente les victimes.
Pour autant, les mentalités demeurent tout aussi sacrificielles, ce n’est pas parce que les populations adoptent la foi chrétienne qu’elles cessent d’être mimétiques/sacrificielles ; c’est là l’œuvre profonde de la pensée chrétienne : travailler de l’intérieur les mentalités sacrificielles pendant des siècles.
L’aspect positif de ce travail de fond est la rationalisation dont témoigne l’avènement de la pensée scientifique. Mais l’aspect négatif a été que le fond sacrificiel demeurant s’est retrouvé aussi chez la hiérarchie ecclésiale qui a validé l’anti-judaïsme, puis l’antisémitisme. Le travail de dénonciation du sacrifice a donc été partiel et imparfait.

Ce n’est pas toute la civilisation chrétienne qui a commis la Shoah, mais seulement l’Occident

L’Orient orthodoxe était tout aussi antisémite que l’Occident catholique (et protestant), et il n’a pas commis la Shoah. Dans la genèse du processus exterminateur des Juifs, il y a donc une spécificité occidentale. C’est d’autant plus paradoxal que c’est la société occidentale qui a promu l’humanisme, les Lumières, les Droits de l’Homme… qui sont pourtant contraires à l’abomination de la Shoah.

L’Occident se distingue par l’invention de la socialisation individualiste qui promeut l’égalité

Quoiqu’elle n’ait pas été voulue expressément par l’Église catholique qui l’a initiée, l’individualisation s’est développée continûment depuis l’origine de la société occidentale au IVe siècle. Cette individualisation se réalise par l’autonomisation des individus contraints d’aller chercher du travail hors de leur exploitation familiale. En devenant salariés hors de la hiérarchie grégaire familiale, ils se socialisent en tant qu’égaux ; de plus en plus nombreux, le salariat devient dominant au XVIIIe siècle.

L’égalité devenue structurelle est une subversion qui cause un traumatisme majeur

L’égalité de cette socialisation individualiste a constitué une subversion radicale de la socialisation grégaire hiérarchique précédente. On a assisté alors à deux mouvements. Externe, il recrée une socialisation inégalitaire dans les colonies avec la réintroduction de l’esclavage que l’Église catholique avait éradiqué dans toute l’aire occidentale et où les colonisés étaient considérés comme inférieurs. Interne, au XIXe et au début du XXe siècle, une réaction inégalitaire monte avec les mouvements totalitaires fascisme et nazisme. Quoique totalitaire, le communisme n’était pas inégalitaire, il a été une tentative de recomposition d’une socialisation égalitaire, non viable et avortée car il condamnait la liberté individuelle qu’il jugeait contre-révolutionnaire.

 

C’est la « Réaction contre l’égalité » qui a commis la Shoah

L’Occident moderne se repère à son humanisme, sa philosophie des Lumières, sa démocratie, ses Droits de l’Homme, son État de droit dont la République en France répond, et on est très étonné qu’il ait pu en même temps commettre la colonisation et l’esclavage, et enfin la Shoah.

Pour le comprendre il faut se rendre compte que l’évolution n’est pas linéaire car elle est une subversion continue qui apporte un progrès, certes, mais en détruisant l’ordre ancien, elle provoque le désarroi des gens qui la vivent. La perte de la hiérarchie de l’ordre grégaire qui structurait la vie sociale, politique et imaginaire de tout un chacun, a constitué un bouleversement fondamental qui leur faisait perdre les repères par lesquels ils trouvaient leur place dans la société : la réaction a été de reproduire ailleurs cet ordre qui disparaissait en interne ; puis l’évolution continuant, de tenter de reconstituer un ordre inégalitaire en interne en détruisant toute la construction égalitaire.



Comme cette construction égalitaire venait de loin, il a fallu au nazisme exercer une violence, une brutalité inouïes pour s’affirmer contre l’ordre humaniste égalitaire, au point qu’elles ont paru « inhumaines ».

La « réaction » est nécessairement extrémiste.

La Shoah n’a pas été causée par une arriération, mais par la modernité la plus aboutie de l’époque

Étant donné que c’est la réaction qui a causé la Shoah, ce ne sont pas les composantes sociales les plus éloignées du changement, les plus arriérées, qui ont pu être en réaction, mais au contraire, des composantes en prise directe avec la plus récente modernité. C’est au cœur de la modernité qu’a été commise la Shoah, et c’est logique, car c’est à l’endroit où la modernité subvertit le plus l’ordre ancien qu’elle provoque la plus grande réaction, la plus viscérale et la plus nécessaire.

L’industrialisation n’a aucune responsabilité, au contraire

Beaucoup de penseurs, comme Jacques Ellul et bien d’autres, ont estimé que dans la modernité, c’était l’industrialisation qui en était la cause par son systématisme productif. Non seulement c’est faux puisque la Shoah a eu des spécificités locales non industrielles : dans la seule Ukraine, il y aurait eu 1 000 000 Juifs tués « au coup par coup », on n’en a presque pas entendu parler.
Si on connaît la Shoah, c’est précisément parce qu’elle a été un « crime industriel » : c’est par le gigantisme des moyens mis en œuvre et l’organisation qui allait avec, que l’industrialisation nous a « enseigné » la Shoah. Le sentiment que nous avons aujourd’hui de la Shoah nous vient de l’industrialisation, si elle avait eu lieu d’une manière « artisanale » comme en Ukraine, nous n’en aurions rien su.

La « bête », les bêtes, les animaux, n’ont pas la capacité de commettre une Shoah parce qu’ils ne sont pas programmés pour ce faire

L’animalité se repère à son comportement prédéterminé, et une Shoah, c’est-à-dire une auto-extermination dans l’espèce, n’a aucune utilité pour sa vie ni sa reproduction. Une Shoah ne peut avoir aucun sens pour la nature animale. Il faut sortir de l’animalité pour être en mesure de commettre une Shoah.
Renvoyer la responsabilité de la Shoah à notre animalité est donc un contresens absolu !

 

La Shoah est un savoir expérimental crucial au cœur du destin humain

Ainsi, renvoyer la responsabilité de la Shoah à notre animalité antérieure archaïque revient à refuser d’en assumer la responsabilité, car c’est en tant qu’humains que nous sommes responsables, les animaux ne pouvant pas l’être puisqu’ils sont programmés.
Or, c’est en assumant notre responsabilité collective de la Shoah qu’elle remplit son rôle de révélateur de notre « nature humaine » et de sa violence fondamentale.

Étant donné que nous ne sommes plus programmés et que, par conséquent, nous nous construisons nous-mêmes, c’est obligatoirement sur l’expérience, telle que nous l’interprétons, que nous pouvons le faire.

Toute l’histoire humaine depuis l’origine est une expérience continue qui conduit et oblige les sociétés qui la vivent à en tenir compte pour perdurer. Les sociétés ont évolué par cette expérience pour surmonter les difficultés qu’elle révélait.

Cette évolution n’est pas linéaire, elle a des tentations de retours en arrière qui, en définitive, se révèlent catastrophiques et qui obligent à repartir de l’avant. La Shoah est une de ces tentatives de retour en arrière, la monstruosité de son abomination constitue une sorte de verrouillage contre cette tentation.

À mon avis, la Shoah est l’évènement majeur de l’histoire de l’humanité car elle nous révèle le fond de notre nature, au moment où nous sommes en mesure d’en assumer la pleine responsabilité en toute connaissance de cause. Ce moment est celui où l’individu est le plus reconnu, le plus respecté, le moment de l’histoire où les sociétés et les États construisent leur puissance et leur développement sur celui des individus, ces individus qui peuvent être sacrifiés.

Si la Shoah n’avait pas eu lieu, elle serait encore à venir.

Renvoyer la Shoah à notre animalité et refuser d’en assumer la responsabilité humaine, revient à perdre toute la connaissance qu’elle nous apporte.

Jean-Pierre Bernajuzan

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