La France ségréguée… Les Misérables de Ladj Ly

 

Eric Vuillard : « “Les Misérables” est un film universel sur une société de la ségrégation »

Dans son long-métrage tourné à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, le réalisateur Ladj Ly oblige le spectateur à regarder cette banlieue en face et porte son regard sur la société française tout entière, analyse l’écrivain dans une tribune au « Monde ».

 

Scène des
Scène des « Misérables » nommé pour les Golden Globes. AP

Tribune. Il est rare qu’un film épouse avec tant de vigueur et de fermeté la vérité de son temps. Les Misérables de Ladj Ly n’est pas un film sur la banlieue, comme on se plaît à le dire, c’est un film qui, depuis la banlieue, prononce une sentence plus générale, une vérité universelle : les gens s’accoutument mal d’être assujettis. On y rencontre des jeunes, des mères de famille, un vendeur de kebab, des forains, une patrouille de flics, et aucun d’entre eux n’est filmé comme la composante d’un scénario ou le représentant fidèle d’une fonction sociale. On est bien loin des films où le cinéaste délègue à l’intrigue nos aversions ou nos angoisses.

Et pour cause, Ladj Ly filme depuis un fait avéré, il s’appuie sur son expérience des rapports sociaux et sur une bavure policière qu’il a filmée en octobre 2008 à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). De ce point de vue, son film partage avec le livre de Victor Hugo une origine commune. Les Misérables aussi furent avant tout un fait divers, puis une nouvelle, puis le roman-fleuve que l’on connaît. Il y a d’abord le compte rendu d’un véritable procès, une affaire de vol de nourriture, dérobée pour survivre, puis un bref roman, Claude Gueux, paru en 1834, où le cadre choisi correspond étroitement au fait divers, et enfin Les Misérables.

« En filmant ce peuple isolé des richesses qu’il produit, cette vie sociale tumultueuse, Ladj Ly a filmé la France, et c’est sans doute pourquoi il parle d’un film patriotique »

C’est une même méthode, qui va de la réalité la plus brute à la fiction la plus fidèle. Mais avec le film, le témoignage vient du dedans cette fois-ci, Ladj Ly est de Montfermeil, il y vit ; ça ne peut donc pas être une fiction. Ladj Ly sait intimement pourquoi il filme, il laisse peu l’occasion à ses fantasmes de venir saturer son récit, à son inconscient de venir troubler son tournage, à la fable de trop altérer la vie réelle. Il suit les faits, il filme à partir de circonstances véritables. Le noyau dur de sa fiction est d’ailleurs davantage qu’un film documentaire, que la bavure filmée par le réalisateur en 2008. Puisque des policiers ont finalement été condamnés, le noyau dur de son film est ce qu’on appelle une preuve.

Les stéréotypes sur les fils d’immigrés, la banlieue, la délinquance, la radicalisation, les flics, les jeunes, la violence sont tous écartés, démentis par les faits, désavoués par l’ambiance. Et l’intrigue du film, l’atmosphère des lieux n’offrent pas seulement une nouvelle image de la banlieue, mais une autre vision de la société tout entière. A travers Montfermeil, ce ne sont pas que les quartiers nord de Paris qui sont décrits, c’est la société française.

Avec Les Misérables, Montfermeil devient la société française tout entière. Et c’est pourquoi les premiers plans du film, où une foule de fils d’immigrés regardent les derniers moments de la Coupe du monde, sont d’une rare beauté. On y voit un peuple jeune, enthousiaste, qui pour la première fois nous est présenté comme le nôtre. Et Ladj Ly a raison, ces jeunes gens sont des enfants du pays, pour reprendre le titre du grand roman de Richard Wright (Un enfant du pays, 1940), et, durant les deux heures que dure un match de foot, personne ne songe à le contester, tout le monde oublie, ou croit oublier, les inégalités féroces, les ségrégations. Mais une fois les festivités terminées, les rôles demeurent, les drapeaux redeviennent les signes d’un pouvoir confisqué, la multitude est à nouveau contrôlée, réprimée, et les inégalités restent ce qui structure la société tout entière.

Nous sommes sommés de prendre parti

Les Misérables est un film universel sur une société de la ségrégation. Il n’y a pas un bourgeois dans le film, pas un représentant des centres-villes, rien qui provienne des beaux quartiers, cet autre monde où les piscines ne sont pas gonflables, où les cages d’escalier sont entretenues par les syndics, où les gamins de 12 ans ne prennent jamais de Flash-Ball dans la gueule. Et pourtant, en filmant ce peuple isolé des richesses qu’il produit, en filmant ces quelques barres d’immeubles à l’abandon, cette vie sociale tumultueuse, Ladj Ly a filmé la France, et c’est sans doute pourquoi il parle d’un film patriotique. En donnant à son propre fils le rôle de celui qui filme la bavure, Ladj Ly s’expose, il y a là une main tendue. Mais la fin du film complique cette position, car la main tendue ne saurait être tendue éternellement, toute patience ayant ses limites, et Ladj Ly place le spectateur, et le pouvoir, en situation de choisir.

Il est curieux qu’un film nous demande ainsi de choisir. C’est sans doute ce qu’il a de plus fort et de plus poignant. Les Misérables ne ravale pas les spectateurs à leur passivité, au contraire, il nous somme de prendre parti. Le film s’adresse à nous, sans les précautions d’usage. Et il termine sur un long regard caméra. Un enfant défiguré par un tir de Flash-Ball tient un cocktail Molotov et nous regarde. L’usage veut que le regard caméra soit une faute de jeu, mais ici l’enfant ne joue plus, il ne nous prend même pas à témoin, nous n’en sommes plus là.

Ce dernier plan du film commande un double mouvement. Nous sommes à la fois face à cet enfant qui nous vise, et nous nous identifions à lui. Et aussitôt, devant l’incrédulité où nous sommes d’obtenir les changements qu’il attend d’une manière paisible, nous nous mettons à sa place et, lorsque le rideau tombe, nous nous tenons désormais, et quoi qu’il advienne, aux côtés de cet enfant du pays.

Eric Vuillard est écrivain. Son roman L’Ordre du jour (Actes Sud) a obtenu le prix Goncourt en 2017. Son dernier ouvrage, La Guerre des pauvres (Actes Sud, 80 p., 8,50 €), est paru en janvier 2019.

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