4/4 – La communauté enseignante devrait devenir l’instance praticienne de la pacification des rapports sociaux

Riot in France

Les rapports sociaux soumis aux rapports d’autorité sont violents, que cette violence soit apparente ou non, et ils sont de moins en moins acceptés. Ce qui provoque une tension, une souffrance et quelquefois une révolte qui ne trouvent aucun remède dans notre système institutionnel fonctionnant sur le principe injonction/sanction qui ne sait ni ne peut pacifier et ce dans tous les domaines de la vie sociale, professionnelle, publique ou privée. Notre système institutionnel vise toujours à soumettre les individus-citoyens à son ordre, ce qui provoque leur souffrance et leur résistance au lieu de favoriser et susciter leur initiative.

4/4 – Comment mettre en œuvre la généralisation de ces pratiques dans notre contexte social et politique actuel ?
.

Historique

Nos sociétés ont du mal à se libérer de l’autoritarisme ancestral, surtout vis à-vis des enfants. Les familles sont a priori conservatrices, les enfants devenus parents ont tendance à reproduire à l’égard de leurs propres enfants les méthodes d’éducation qu’ils ont eux-mêmes subies. Le changement se réalise pourtant par l’évolution générale de la société, en particulier par l’individualisation continue et aussi par des moments de rupture.

En ce qui nous concerne, c’est Mai 68 qui a été cette rupture profonde d’avec le monde traditionnel avec ses mœurs et mentalités stratifiées. Ce sont les étudiants qui ont réalisé cette rupture : ils étaient les enfants de l’élite, dominante, c’est donc en tant que « héritiers » qu’ils l’ont entreprise, ce qui est logique. Et l’émancipation s’est ensuite diffusée dans toutes les couches de la société : d’abord les jeunes par rapport aux adultes installés, puis les femmes par rapport aux hommes et enfin les enfants par rapport à leurs parents. Le bouleversement est énorme, et comment s’y prendre désormais, puisque les méthodes d’éducation anciennes ne sont plus valables ni efficaces ?

Jusqu’ici, c’était la conception traditionnelle avec ses punitions et répressions qui constituait la base de l’éducation, il n’existait pas vraiment de savoir éducatif rationnel, c’était la tradition qui se transmettait. Jusqu’à l’impasse actuelle. Car aujourd’hui ces méthodes sont devenues contreproductives. L’élaboration des nouvelles méthodes s’est déroulée en marge de la pratique générale depuis un siècle. Le moment est venu de les mettre en œuvre dans leur plénitude pour résoudre nos problèmes en suspens.
.

Un obstacle majeur à sa mise en œuvre : la classe politique

Le cœur de l’expression de ces nouvelles méthodes d’éducation – discipline coopérative et positive, Communication Non Violente (CNV) et les Systèmes et Cercles Restauratifs, la Justice Restaurative – consiste à prendre en compte les « besoins fondamentaux des êtres humains et le lien entre les émotions, les besoins et les comportements », c’est-à-dire la base et le fond de la nature des rapports sociaux : pour ce faire, les enseignants exercent un pouvoir comme tous les enseignants, mais ici ils passent du « pouvoir sur » les élèves au « pouvoir avec » les élèves. C’est-à-dire qu’ils exercent désormais leur autorité dans une relation « avec » les élèves : c’est la seule façon de prendre en compte leurs besoins fondamentaux. ( d’après le livre : L’IMPASSE DE LA PUNITION À L’ÉCOLE – Des solutions alternatives en classe – sous la direction d’Éric Debarbieux Armand Colin 2018)

L’Éducation Nationale est soumise à l’ordre politique, plus précisément à la « classe politique » qui lui impose ses décisions selon sa propre vision et sa propre détermination. Or, la classe politique, dans son ensemble, ne conçoit son pouvoir politique – démocratique – que comme un « pouvoir sur », elle ne conçoit toujours pas l’exercice de son pouvoir « avec », avec les citoyens, avec les partenaires sociaux, avec tout ce qui constitue la nation.

La classe politique considère qu’elle est élue pour gouverner, c’est-à-dire pour prendre des décisions et les imposer à tout le monde, pour imposer ses décisions arbitraires, pour imposer son « arbitraire ». Elle ne conçoit pas qu’elle pourrait ou qu’elle devrait « gouverner avec ». La recherche du pouvoir des politiciens est ce « pouvoir sur ».

La classe politique pratique un gouvernement par l’arbitraire, et ça se passe de plus en plus mal. Pour s’imposer, cet arbitraire s’accompagne de lois et de répression, de plus en plus de répression, sur tous plans, à tous les niveaux. Ce sont les « forces de l’ordre » qui assurent la répression : en France, contrairement à la majorité des pays européens à démocratie « avancée », les forces de l’ordre, la police, ne sont pas au service de la population, elles sont au service de l’exécutif, du gouvernement ; les policiers « se prennent eux-mêmes pour l’État », donc au-dessus de la population et des citoyens. C’est assez une spécificité française. (Sébastian Roché, 2016)

On a donc en France un exécutif qui impose son arbitraire, plus une administration qui le met en œuvre, plus une police qui réprime ceux qui contestent ; les entreprises et les administrations fonctionnent sur le même schéma… Et ce processus s’aggrave car la non prise en compte des besoins et des intérêts de chacun suscite une résistance et une révolte qui provoquent à leur tour une répression accrue. C’est un cercle vicieux : des décisions arbitraires sont prises, suscitent des révoltes qui provoquent de la répression, les gens ont le sentiment d’injustice, de discriminations, qui suscitent encore plus de révoltes, plus de répressions, plus de sentiment d’injustice, etc.
.

L’apriorisme des politiques pour « l’arbitraire de gouvernement » les fait douter de la pertinence de la démocratie

Dans les conférences payantes qu’il prononce un peu partout dans le monde, Nicolas Sarkozy se lamente de ne pouvoir décider, de ne pouvoir exercer un « leadership » dans le cadre de la démocratie. Il compare sa situation de chef d’État démocratique avec celle d’autres chefs d’État, tels Erdogan en Turquie, MBS en Arabie Saoudite, Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine… qui n’ont pas de problème pour prendre leurs décisions, il vante ces régimes qui n’ont pas de partis populistes chez eux, personne ne les empêche d’agir. Ainsi, Nicolas Sarkozy en vient à célébrer la supériorité de la dictature, voire du totalitarisme, pour leur efficacité. Mais de quelle efficacité s’agit-il ? Tiennent-ils compte de leurs populations respectives ? Non, justement, c’est parce qu’ils n’en tiennent pas compte qu’ils peuvent décider à leur guise. C’est un exemple, extrême certes, mais d’un ancien président de la république tout de même ! Il ne lui vient pas à l’idée de remettre en question sa façon d’exercer le pouvoir, il préfère remettre la démocratie en question.

Mais on retrouve cet état d’esprit chez les politiques et aussi chez les commentateurs politiques : on considère qu’un gouvernement est fort quand il est capable de passer outre les opinions négatives des citoyens. Autrement dit, un gouvernement est considéré fort quand il peut ne pas tenir compte des opinions des citoyens. Dans une autocratie ça se conçoit, mais en démocratie ?

En fait, les politiques prétendent que c’est pendant la campagne électorale qu’ils prennent en compte les opinions des citoyens qui font ensuite leur choix. Ils ne conçoivent pas que les citoyens participent à la décision, que toutes les parties prenantes participent ni que la décision soit élaborée avec eux.

Les politiques considèrent l’élection démocratique comme une « délégation d’arbitraire » : après l’élection ils ne consultent plus les citoyens, ils consultent les « experts » pour se conforter dans leur arbitraire.

Ce qui signifie qu’ils font le contraire de ce font que les nouvelles méthodes d’éducation   – discipline coopérative et positive, Communication Non Violente (CNV) et les Systèmes et Cercles Restauratifs, la Justice Restaurative –
pour apprendre aux élèves à collaborer pour devenir des citoyens responsables, autonomes et solidaires, et pour résoudre les problèmes de civilité et de violence.
Les pratiques et les objectifs des politiques sont contradictoires à ceux des enseignants.
.

Les politiques instillent leur pratique arbitraire du pouvoir à l’Éducation Nationale

Alors que la pratique arbitraire est en régression constante à l’Éducation Nationale (parce qu’elle est de plus en plus contreproductive), les politiques et le Ministre de l’Éducation en particulier, continuent de traiter l’école, les enseignants et les élèves sur ce mode arbitraire qui va à l’encontre de leurs besoins. Autrement dit, les politiques sapent le travail des enseignants et sa qualité ; leur point de vue et leur base d’action détruisent celles des enseignants.
Les politiques prennent leurs décisions d’une manière qui n’a pas cours, ou plus cours, dans les salles de classe : on a donc deux types de mode de décision qui s’opposent. Le mode de décision des politiques est absolument néfaste à l’école (ailleurs aussi), et les enseignants y sont pourtant soumis.
Pour l’éviter il faut que les politiques n’aient plus le pouvoir de décider de la politique éducative.

Il faut que la politique éducative soit élaborée et décidée par ceux-là mêmes qui la mettent en œuvre, c’est-à-dire par la communauté enseignante toute entière. Sinon les politiques continueront de corrompre l’éducation et l’enseignement par leur « arbitraire de pouvoir » dont ils sont incapables de se détacher.

.

Généralisation de l’arbitraire de gouvernement dans toute la société

La connivence entre la classe politique et la classe dirigeante générale en particulier économique, diffuse sur toute la société l’arbitraire de la domination dans des rapports sociaux où les « besoins fondamentaux des êtres humains et le lien entre les émotions, les besoins et les comportements » sont quasi systématiquement ignorés. Ce qui donne une société française de plus en plus violente, qui a de moins en moins confiance en ses dirigeants, avec de nombreux territoires et nombreuses populations en déréliction, qui savent ne pouvoir attendre que de nouveaux arbitraires et de nouvelles répressions. Le gouvernement n’a en tête que l’économie, les problèmes sociaux que l’économie ne peut pas résoudre sont laissés à l’abandon. Ce qui ne donne de l’avenir qu’à la violence.
.

La lutte des classes marxiste

Face à la chaîne de l’arbitraire de la domination, il y a aussi l’idéologie de la lutte des classes qui situent les rapports sociaux dans un combat entre les « exploiteurs » et les « exploités », entre les patrons-employeurs et les salariés. La lutte est permanente pour l’obtention des conquêtes sociales et il n’est pas question que les conflits cessent entre-eux : la classe dominante cherche la soumission des subordonnés, les militants syndicaux et sociaux combattent sans cesse pour gagner de nouveaux droits ou ne pas perdre leurs droits acquis. Pas de paix entre-eux.

Aujourd’hui ce paysage social a bien changé certes, l’idéologie marxiste est moins présente, mais les conditions de travail se dégradent souvent avec la parcellisation des tâches et l’individualisation des trajectoires professionnelles qui s’accroissent sans cesse. Ces conditions de travail et de vie sont violentes en-soi, elles s’aggravent et créent de plus en plus d’exclusion pendant que les inégalités rendent la cohabitation entre les riches et les pauvres de plus en plus impossible, la ségrégation des riches entraînant celle des pauvres. À tous ces ingrédients s’ajoute celui de l’hétérogénéité de la société produite à la fois par l’individualisation et par les migrations de populations venant d’autres cultures et religions ; le conformisme de la société grégaire devient contreproductif dans l’hétérogénéité de la société individualiste.

C’est dans cette société individualiste et hétérogène que nous devons apprendre à vivre en paix, les méthodes anciennes de cohésion sociale y sont devenues inopérantes.

 

La communauté enseignante devient l’instance praticienne de la pacification des rapports sociaux

La recherche praticienne a élaboré de nouvelles techniques et méthodes d’éducation et d’enseignement dont on a besoin pour sortir de l’impasse dans laquelle nous ont enfermé les méthodes traditionnelles. Les familles et les adultes en général ne les connaissent pas, ils ne peuvent donc pas les appliquer. En matière d’éducation, nous sommes, de fait, privés de savoir scientifique ou simplement rationnel. Nous vivons dans notre société contemporaine sans avoir appris les façons de nous comporter de manière pacifique en maîtrisant nos émotions de façon positive, ni comment écouter et entendre les autres, ni comment résoudre nos conflits et nos difficultés de communication. Sans doute, comptait-on implicitement sur la démocratie, comme si les relations pacifiques iraient d’elles-mêmes, comme si elles allaient « suinter » naturellement des institutions et de la pratique démocratiques. On en est loin, ça tourne mal et ça ne va pas s’arranger. Pour se comporter socialement d’une façon pacifique, il nous faut en apprendre les techniques et les méthodes.
Et ensuite les officialiser.

La fonction sociale d’enseigner ces pratiques étant déjà exercée par la communauté enseignante auprès des élèves, elle serait tout à fait à même de l’exercer pour toute la population adulte, dans tous les lieux et milieux. La communauté enseignante en deviendrait ainsi l’instance professionnelle de référence, commençant par les enfants et continuant avec les adultes.


 

La justice restaurative remplacerait aussi, autant que possible, la justice pénale pour instaurer le principe de réparation et de pacification dans l’application du droit. Elle prolongerait ainsi l’apprentissage et la pratique de ces techniques dans le jugement des conflits.

Il s’agit d’une formation continue sociale, pas professionnelle : au lieu de réagir spontanément d’une manière plus ou moins inadaptée, nous apprendrions à le faire de manière adéquate, au lieu de nous laisser emporter par nos passions nous établirions des relations non violentes, empathiques et raisonnées. Ainsi, à force de former d’abord les enfants puis les adultes, nous devrions pouvoir accéder à une connaissance générale de cette compétence en quelques décennies.

Cette mission renforcerait la légitimité de la communauté enseignante, quelque peu contestée ces temps-ci. D’autant plus que personne en particulier n’en est chargé actuellement, aucune institution, aucune instance publique. On ne cesse de se plaindre de la montée des incivilités, et pourtant on n’en confie la charge à personne. Là aussi, c’est encore la classe politique qui n’est pas claire : elle ne sait pas qu’elle devrait changer, elle ne peut pas savoir quelles nouvelles missions elle pourrait confier, ni à qui.

Il s’agit de changer fondamentalement la structure de l’action sociale. Il s’agit de passer de l’arbitraire dominant étatique qui se diffuse partout alors qu’il est de plus en plus impuissant, à l’action proactive sociale des citoyens eux-mêmes : ainsi c’est la société qui s’assume elle-même dans ses rapports sociaux, au lieu d’être soumise à l’État, en position d’inférieure et de mineure.

Il demeurera la nécessité de changer la pratique du pouvoir de la classe politique et à reconfigurer les institutions pour rendre à chaque instance les capacités et les responsabilités de sa fonction.

Classe1

Jean-Pierre Bernajuzan

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.