BORIS CYRULNIK. Enseigner l’histoire de la Shoah : enjeux et perspectives d’une transmission

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J’ai assisté à une conférence de Boris Cyrulnik organisée par le Conseil Général de Haute-Garonne à l’occasion d’une convention signée entre le Mémorial de la Shoah et le département.

Il a parlé, en particulier, de la façon dont les enfants « encaissent » les états d’âme de leur mère.
D’abord les fœtus subissent le stress de leur mère, non directement, mais dans la manière dont elle le gère : le stress provoque la production de cortisone que le fœtus consomme en permanence (4l de liquide amniotique avalé par jour) ; autre exemple, des femmes russes enceintes ont subi la famine pendant des mois durant le siège de Leningrad, elles ont développé une grande capacité d’assimiler les aliments qui étaient devenus rares (avec des substances chimiques dont j’ai oublié le nom) : résultat, les enfants nés de ces mères-là sont tous devenus obèses parce qu’ils ont gardé cette capacité d’assimiler toute la substance de tout aliment dans le ventre de leur mère. Ça a été constaté dans d’autres cas similaires ailleurs.

Un autre exemple : une femme a eu deux enfants, en 1942 pendant l’occupation, et en 1945 à la libération. 1942 est l’année de la répression et persécution nazie où le stress était maximum ; 1945 est l’année de l’ivresse de la libération, de la joie. Les deux enfants n’ont pas eu la même mère, celui de 1942 a eu une mère anxieuse et stressée, celui de 1945 une mère joyeuse libérée apaisée. À partir de là, ils ont chacun une perception différente : des années plus tard, on leur fait entendre un texte de leur mère qu’elle dit pour raconter comment elle a vécu cette période : chacun des enfants l’interprète différemment, soit d’une façon noire et pessimiste pour 1942, soit joyeuse et optimiste pour 1945.

Chacun est tributaire de la mère qu’il a eu lorsqu’il était fœtus, et ce n’était pas la même pour l’un et pour l’autre.

Comment transmettre ce qu’on a vécu à ses enfants ?
Lorsque l’histoire que l’on a vécue est traumatique, si on la raconte comme on l’a vécue on traumatise les enfants, si on la tait on les traumatise aussi parce que le silence est aussi parlant que la parole, il est un « trou » angoissant. Et ce silence s’accroît du silence de la société, de l’entourage, qui ne supportaient pas d’entendre ce qu’avaient vécu les déportés rescapés : pour la génération des enfants la transmission a de toutes façons été traumatique.

Par contre, ça change avec les petits-enfants, plus distanciés, ils peuvent écouter et ils le demandent : alors les rescapés peuvent raconter leur histoire tranquillement, et ainsi leurs enfants (parents des petits-enfants) peuvent enfin l’entendre.

Il a parlé aussi de la fidélité dans la filiation
Il a été un « enfant caché » pendant l’occupation, on lui a donné un autre nom pour le faire échapper à la déportation : il en éprouvait un sentiment de trahison par rapport à son père et à sa famille. Tous ceux qui se sont cachés pendant l’occupation ont éprouvé ce sentiment de trahison, pour survivre ils devaient résister à ce sentiment…

La transmission par le cadre global
Boris Cyrulnik a donc situé la transmission à l’enfant, et en général à tous les enfants et adultes, dans le cadre global qui comprend à la fois, la famille proche, intime, avec la mère au premier plan – la famille élargie – la rue où l’on vit – la quartier où l’on vit – et la société et la culture, reportages, documentaires, fictions littéraires, cinématographiques, etc. Ce qui ne peut pas passer directement des parents aux enfants, passe par ces canaux-là et permet d’appréhender la réalité par la bande.

Ça permet d’assimiler la réalité d’une histoire en la partageant avec tout le monde. Peu importe que les fictions ou documentaires ne soient pas tout à fait exacts, les débats remettront les choses en ordre, leur diffusion générale permettra que chacun se saisisse de cette réalité d’une manière distanciée, et en la partageant avec tout le monde, elle permet à chacun de s’y situer, de se situer dans l’histoire commune.

C’était passionnant !

Jean-Pierre Bernajuzan

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